Hatsuyume : le premier rêve de l’année   初夢

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Le Mont Fuji, montagne sacrée de l'archipel

faucon

Faucon en vol

aubergines

Rêver d'aubergines est peu commun

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Ichi fuji, ni taka, san nasubi. Estape d'Eisen

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Les sept dieux de la bonne Fortune dans le Takarabune. Estampe de Katsukawa Shunsho (1726-1792)

Commencer l’année du bon pied

Les voyageurs et amateurs de culture japonaise rêvent parfois du mont Fuji et de son ascension. Mais plus rares sont ceux qui rêvent à la fois de la montagne sacrée, d’un faucon et d’aubergines ! Et pourtant, si tel était le cas, vous seriez bien inspiré(e) ! L’apparition de ces trois symboles dans votre premier rêve de l’année serait la garantie d’une année heureuse et prospère !

"Premier rêve de l’an, je le garde pour moi et j’en souris tout seul" Itô Shô (1859-1943)

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Hatsuyume: Ichi-Fuji, Ni-Taka, San-Nasubi. estampe d'Utamaro

Le rêve de l'année

Il existe au Japon une croyance populaire depuis l’époque d’Edo (1603-1868) selon laquelle voir dans son premier rêve de l’année le mont Fuji, un faucon et une aubergine augure la bonne fortune. Ce premier rêve, appelé hatsuyume, est largement répandu et diffusé au XVIIIe siècle comme en témoignent les très nombreuses estampes ukiyo-e illustrant le sujet. Dans une estampe d’Isoda Koryûsai (1735-1790), un couple s’est assoupi. De leurs poitrines endormies jaillit un songe comportant les trois signes de chance. Parfois, le bienheureux trio est dissimulé dans une scène de genre. 

Lire : Ukiyo-e, l'art de l'estampe japonaise

Un triptyque d’Utamaro (1753-1806) montre ainsi : un jeune noble tenant un faucon, deux femmes choisissant des aubergines dans les paniers d'un vendeur ambulant ; le tout devant le majestueux mont Fuji. Le Sankashu, recueil de 1 560 poèmes du moine poète Saigyo (1118-1190) mentionne déjà cette coutume. À l’époque, le Japon utilisant le calendrier luni-solaire chinois, la nouvelle année n’intervenait pas le 1er janvier mais le premier jour du printemps. Le hatsuyume se produisait alors au cours de la 1ère nuit du printemps. Aujourd’hui, on considère que celui-ci a lieu dans la nuit du 1er au 2 janvier, dans la mesure où l’on dort peu du 31 décembre au 1er janvier.

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Gloire des douze Mois, les Premiers Jours de Printemps. Estampe de Kôryusai

Ichi-Fuji, Ni-Taka, San-Nasubi

Une petite formule bien connue dans l‘archipel résume le principe du hatsuyume : Ichi-Fuji, Ni-Taka, San-Nasubi (一富士、二鷹、三茄子 : "1. Fuji, 2. Faucon, 3. Aubergine"). Néanmoins, l’origine de cette tradition reste inconnue et soumise à de nombreuses spéculations. Pour certains, le dicton Ichi-Fuji, Ni-Taka, San-Nasubi énumère les produits célèbres de l’ancienne province de Suruga (partie est de l'actuelle préfecture de Shizuoka). Selon une version attribuée à Tokugawa Ieyasu, il s’agit des trois choses les plus élevées de la province : le mont Fuji, le mont Ashitaka (se termine par "taka" qui signifie faucon) et le prix exorbitant des premières aubergines de la saison. D’autres mettent en avant la portée symbolique des trois éléments : le caractère sacré du mont Fuji, la force et l’intelligence du faucon, l’homonymie du mot aubergine et du verbe "accomplir" (se prononcent tous deux "nasu"). La coutume pourrait également trouver son origine dans la ville de Komagome. Celle-ci abrite le temple Komagome Fuji-jinja depuis 1573, d’où il était alors possible d’observer le mont Fuji. Des fouilles réalisées dans les années 1970 y ont révélés les vestiges d’une maison de fauconniers établie par le shôgun Yoshimune Tokugawa (1684-1751). Enfin, Komagome était à l’époque d'Edo (1603-1868) une terre de production de l’aubergine. La petite ritournelle comporte une suite bien moins célèbre : Yon-Sen, Go-Tabako, Roku-Zatō (四扇、五煙草、六座頭 : "4. Éventail, 5. Tabac, 6. Acuponcteur aveugle").

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Hokusai représente un baku dans le volume 2 de sa Manga.

Mettre toutes les chances de son côté

Pour augmenter leurs chances de faire ce rêve de bonne fortune, les japonais ont pour coutume de placer sous leur oreiller une image du takarabune, le bateau aux trésors sur lequel sont embarquées les sept divinités du bonheur. Le takarabune est traditionnellement représenté chargé d’or, d’argent, de riz, de branches de pin, de bambous et de pruniers ; accompagné d’une grue et d’une tortue, deux symboles de longévité. À l’époque d’Edo, des marchands ambulants vendaient ces images porte-bonheur censées favoriser l’apparition du hatsuyume

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Pour se protéger des cauchemars en cette première nuit de l’année, il faut faire appel au baku, le mangeur de mauvais rêves. Cet animal fantastique issu de la mythologie chinoise ressemble un peu à un tapir. Un texte du début du XVIIe siècle le décrit comme un animal composite au tronc et défenses d’éléphant, aux yeux de rhinocéros, à la queue de vache et aux pattes de tigre ! Là encore, dormir sur le baku améliorera vos chances de faire un bon rêve. Il est même possible de se procurer un oreiller en forme de baku ! Si le takarabune est quelque peu tombé en désuétude, la croyance du hatsuyume, elle, persiste encore aujourd’hui. Mais pour ne pas perdre le bénéfice de votre hatsuyume, vous ne devez en parler à personne ! Le révéler vous fait perdre son pouvoir. Alors, si vous avez la chance de rêver de ces trois précieux symboles au début de la nouvelle année, n’en dites pas un mot !

"Au moment de raconter mon premier rêve de l’an, il s’est évanoui", Hoshino Tatsuko (1903-1984)

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